24 Petites précisions sémantiques
Le mot de “volonté” semble indiquer une tension de longue durée, un effort continu, conscient ou non mais cohérent, vers un but. Certes, les oiseaux construisent encore des nids, les cerfs combattent encore pour la possession des femelles; et dans le sens de Schopenhauer on peut bien dire que c’est le même cerf qui combat, que c’est la même larve qui fouit, depuis le pénible jour de leur première apparition sur la Terre. Il en va tout autrement pour les hommes. La logique du supermarché induit nécessairement un éparpillement des désirs; l’homme du supermarché ne peut organiquement être l’homme d’une seule volonté, d’un seul désir. D’où une certaine dépression du vouloir chez l’homme contemporain; non que les individus désirent moins, ils désirent au contraire de plus en plus; mais leurs désirs ont acquis quelque chose d’un peu criard et piaillant : sans être de purs simulacres, ils sont pour une large part le produit de déterminations externes - nous dirons publicitaires au sens large. Rien en eux n’évoque cette force organique et totale, tournée avec obstination vers son accomplissement, que suggère le mot de “volonté”. D’où un certain manque de personnalité, perceptible chez chacun.
Profondément infectée par le sens, la représentation a perdu toute innocence. On peut désigner comme innocente une représentation qui se donne simplement comme telle, qui prétend simplement être l’image d’un monde extérieur (réel ou imaginaire, mais extérieur); en d’autres termes : qui n’inclut pas en elle-même son commentaire critique. L’introduction massive dans les représentations de références, de dérision, de second degré, d’humour a rapidement miné l’activité artistique et philosophique en la transformant en rhétorique généralisée. Tout art, comme toute science, est un moyen de communication entre les hommes. Il est évident que l’efficacité et l’intensité de la communication diminuent et tendent à s’annuler dès l’instant qu’un doute s’installe sur la véracité de ce qui est dit, sur la sincérité de ce qui est exprimé (imagine-t-on par exemple une science au second degré ?). L’effritement tendanciel de la créativité dans les arts n’est ainsi qu’une autre face de l’impossibilité toute contemporaine de la conversation. Tout se passe en effet, dans la conversation courante, comme si l’expression directe d’un sentiment, d’une émotion, d’une idée était devenue impossible, parce que trop vulgaire. Tout doit passer par le filtre déformant de l’humour, humour qui finit bien entendu par tourner à vide et par se muer en mutité tragique. Telle est à la fois l’histoire de la célèbre “incommunicabilité” (il est à noter que l’exploitation ressassée de ce thème n’a nullement empêché l’incommunicabilité de s’étendre en pratique, et qu’elle reste plus que jamais d’actualité, même si on est devenu un peu las d’en parler) et la tragique histoire de la peinture au XXème siècle. Le parcours de la peinture parvient ainsi à figurer, plus il est vrai par analogie d’ambiance que par approche directe, le parcours de la communication humaine dans la période contemporaine. Nous glissons dans les deux cas dans une ambiance malsaine, truquée, profondément dérisoire; et tragique au bout de son dérisoire même…
…De toutes ses forces (qui furent grandes), la littérature s’oppose à la notion d’actualité permanente, de perpétuel présent. Les livres appellent des lecteurs; mais ces lecteurs doivent avoir une existence individuelle et stable : ils ne peuvent être de purs consommateurs, de purs fantômes; ils doivent être aussi, en quelque manière, des sujets.
Minés par la lâche hantise du “politically correct“, éberlués par un flot de pseudo-informations qui leur donnent l’illusion d’une modification permanente des catégories de l’existence (on ne peut plus penser ce qui était pensé il y a dix, cent, ou mille ans), les Occidentaux contemporains ne parviennent plus à être des lecteurs; ils ne parviennent plus à satisfaire cette humble demande d’un livre posé devant eux : être simplement des êtres humains, pensant et ressentant par eux-mêmes.
A plus forte raison, ils ne peuvent jouer ce rôle face à un autre être. Il le faudrait, pourtant : car cette dissolution de l’être est une dissolution tragique; et chacun continue, mû par une nostalgie douloureuse, à demander à l’autre ce qu’il ne peut plus être; à chercher, comme un fantôme aveuglé, ce poids d’être qu’il ne trouve plus en lui-même. Cette résistance, cette permanence; cette profondeur. Bien entendu chacun échoue, et la solitude est atroce…
… Bien qu’elle [la publicité] vise à susciter, à provoquer, à être le désir, ses méthodes sont au fond assez proches de celles qui caractérisaient l’ancienne morale. Elle met en effet en place un Surmoi terrifiant et dur, beaucoup plus impitoyable qu’aucun impératif ayant jamais existé, qui se colle à la peau de l’individu et lui répète sans cesse : “Tu dois désirer. Tu dois être désirable. Tu dois participer à la compétition, à la lutte, à la vie du monde. Si tu t’arrêtes, tu n’existes plus. Si tu restes en arrière, tu es mort.” Niant toute notion d’éternité, se définissant elle-même comme processus de renouvellement permanent, la publicité vise à vaporiser le sujet pour le transformer en fantôme obéissant du devenir. Et cette participation épidermique, superficielle à la vie du monde, est supposée prendre la place du désir d’être.
La publicité échoue, les dépressions se multiplient, le désarroi s’accentue; la publicité continue cependant à bâtir les infrastructures de réception de ses messages. Elle continue à perfectionner des moyens de déplacement pour des êtres qui n’ont nulle part où aller, parce qu’ils ne sont nulle part chez eux; à développer des moyens de communication pour des êtres qui n’ont plus rien à dire; à faciliter les possibilités d’interaction entre des êtres qui n’ont plus envie d’entrer en relation avec quiconque.
Michel Houellebecq, Approches du désarroi (1998).
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