31 CC pour AA ou comment va la vie au Niger
Vous me pardonnerez ce mail copie carbone avoué car je n’expliquerai pas ce AA dans une vingtaine de versions
différentes. Pourtant ce double A pourrait presque expliquer le retard que j’ai mis à répondre à vos derniers mails. Je reconnais que certains attendent depuis plus d’un mois mais d’autres n’ont pas écrit depuis bien plus longtemps, nous dirons que cela fait une moyenne. Le premier A est pour Agadez. Ville superbe, aux portes du désert. Perdues pour les connections internet ou presque. Il y dépend du vent, des mouvements de sable et des grains de poussière
spatiale. Le deuxième A est un mal au ventre que l’on éprouve lorsque l’on est plus jeune, en moyenne. La plupart d’entre vous l’on ressenti il y a des années, les autres ne le ressentiront sûrement jamais. Maintenant, je suis tranquille, plus de risque de voir ce petit bout d’intestin s’inflammer n’importe quand ou n’importe où. Maintenant aussi, je peux dire que je commence à connaître le Niger. L’immersion dans le système de santé d’un pays est sans doute un élément indispensable pour sa connaissance. C’est peut-être même le dernier filon pour les agences de tourisme et leurs clients qui ont fait le tour de tout. Le dernier cri, l’aventure géographico-ethnico-dépaysante, la
solidarité et le développement durable, le partage avec les autochtones, des souvenirs héroïques pour les salons où l’on cause. L’ultime manière de découvrir un pays. Pour le piment, choisir un pays assez pauvre, le Niger par exemple. Pour la sécurité, une appendicite aiguë mais sans péritonite.
Dimanche, il est 17 H, notre gardien du dimanche arrive. Tout est normal, sauf un mal de ventre qui a commencé le matin. Ca ne passe pas, nous prenons donc un taxi pour notre clinique habituelle. Après la consultation et les analyses sanguines, le diagnostique: appendicite, il faut aller à l’Hôpital National. C’est un peu comme la descente de l’avion, le passage à la douane, mon visa est-il en règle? Avec un effet plus fort puisque on sait ce que on dit: un
VP allemand est mort il y a peu d’une appendicite dans cet hôpital. Alors Greg, t’es en règle? L’effet sur Tanya est encore plus visible, je crois que c’est là qu’elle a commencé à pleurer, et cela me tranquillise.
Quelqu’un s’inquiète à ma place, inutile d’être deux. C’est elle aussi qui trouve le taxi, car le médecin de la clinique a fait une lettre mais la consultation est finie. Viennent ensuite les premiers pas sur un sol inconnu, ici les 500 mètres qui séparent le parking de l’entrée des urgences. Première visite. Le site est aussi propre qu’un hall de gare, assez calme. Les malades ne se plaignent pas, ils attendent. Pas les médecins ou les médicaments, mais leur famille partie
tenter de réunir l’argent. Il faut en effet payer d’avance tout soin. Ma couleur de peau me permet de m’allonger sur le dernier lit vacant, je préfère ne pas savoir depuis combien de temps il l’est, ni ce qu’est devenu l’occupant précédent. A côté, une vieille femme attend. Moi, non, Tanya qui connaît le système russe, a commencé par donner mille à un médecin. Pour les gens qui n’ont pas vécu en Afrique, mille, c’est 1000 CFA. Pour ceux qui n’utilisent pas
le CFA, cela correspond environ à 1,50 E quant au taux de change, mais plus en terme de niveau de vie. Par exemple, notre gardien du dimanche qui, comme le nom de sa fonction l’indique, nous garde de 18h le dimanche à 7h le lundi, est payé 10 000 CFA par mois. Il n’a pas d’autre revenu pour lui et les quatre autres membres de sa famille. S’il était professeur à temps complet dans un lycée nigérien, il serait payé, les mois où son salaire serait versé, 60 000 CFA.
Mais moi, ma couleur et les réflexes de Tanya indiquent clairement qu’un examen ne sera pas perdu. Alors, j’ai droit à beaucoup d’attentions: trois docteurs viennent tour à tour me demander si j’ai mal lorsqu’ils appuient là. Oui. Là. Oui. Et là. Oui. Et là. Aussi. Et quand je relâche. Oui. Ici aussi. Oui. Le dernier décide donc de me faire passer une
échographie. Le miracle de la technologie se manifeste alors. Il n’y a plus de différences entre les peuples, noir ou blanc nous voilà égaux. Vu le prix, j’ai moi aussi le droit maintenant de payer avant de pouvoir être soigné. J’attends donc que Tanya donne les 7 000 CFA. Après la lecture des résultats, un médecin vient me dire que ce n’est rien, juste des coliques néphrétiques. Le médecin chef vient vérifier si j’ai mal là, oui. Et là. Oui. Et quand je relâche. Oui.
Prendre connaissance des examens sanguins de la première clinique et conclure que ce n’est rien, c’est une appendicite et il va falloir opérer. Heureusement, il n’y a pas que l’argent qui permet à certains hommes d’être plus égaux que d’autres, il y aussi les relations. Et là encore, Tanya est plutôt douée. L’avocat du consulat de France arrive alors à l’hôpital vers 22 heures, ce dimanche. Me voilà donc transféré en ambulance climatisée dans la meilleure clinique de Niamey. Là, le médecin de garde me touche le ventre en me demandant si j’ai mal, vérifie et
prend ma température. Température qu’un autre médecin vérifie à son arrivée, avant de me demander si j’ai
mal. Oui, quand vous appuyez. Ici. Oui. Ici aussi. Oui. Et là. Aussi. Et là. Lui aussi conclut que c’est probablement une appendicite et qu’il faut opérer. Il convoque donc par téléphone le chirurgien. On a un monsieur du consulat. L’anesthésiste. Oui, un monsieur du consulat, on opère maintenant. Nous précisons alors que je suis du lycée français et pas du consulat. Il faut alors donner 200 000 CFA pour l’opération. Deux ans de salaire de notre gardien du dimanche. Mais lui, serait sûrement resté à l’hôpital national en attendant que sa famille réunisse l’argent. Beaucoup moins d’argent sans aucun doute, seulement un an de salaire. Tanya revient avec l’argent demandé, heureusement que nous avons des amis. La facture totale, probablement remboursée peut-être intégralement par la sécu et ma mutuelle, sera de 300 000 CFA. Mais tout s’est bien passé et je me porte à merveille, merci.
PS: Notre gardien du dimanche n’a plus trois enfants. Un des jumeaux de trois mois est mort. Il toussait et avait de la diarrhée. Devant la mine déconfite de Tanya, à qui il annonçait cela, notre gardien de nuit, le frère de notre gardien du dimanche, a dit: “C’est comme ça. Ca arrive chez nous.” Et dans le monde idéal du petit Nicolas et de ses amis.
Mail collectif de mon ami Greg, enseignant au Niger
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